Diary of a European Bunker - 14

Il y a un petit terrain tout en haut du camp. Un lieu pas facile à atteindre. Pas facile à trouver. Derrière les murs d’enceinte, derrière les barbelés. Un petit terrain où l’on peut être tranquille, pénard. Pas grand monde à le courage ou l’énergie de monter tout en haut. Là haut. Sur ce petit terrain, une bande de sacrés gaillards s’échauffent, s’entraînent, se défoulent, se font mal au point de se faire du bien. Au sol, des tapis en mousses complètement déchirés, un énorme pneu de tracteur sur lequel est fixé un banc métallique rouillé, quelques petites altères en fontes et une barre d’altère directement coulée dans du béton traînent quelques mètres plus loin. Sur le muret, quelques bouteilles d’eau remplies au tuyau du camp, une enceinte avec une musique qui donne bien la rage. La rage pour deux heures d’exercices de muscu et crossfits où tout le monde sort complètement éclatés.

“Le Coach” mène la session, impitoyable. Ancien entraineur sportif au Cameroun, il est là tous les matins en compagnie de “Le Loup”, “Papa”, “Le Fin” pour les quelques habitués. Tous déjà de bons sportifs dans leurs pays respectifs. Ils sont là depuis des mois. “On s’occupe Jérôme et surtout on garde la forme. Ici tu manges mal, tu rumines tout le temps, tu perds tes muscles, tu perds de vue qui t’étais”. Des jeunes nouveaux rappliquent en milieu de session, ils savent que le rythme est trop dur s’ils arrivent plus tôt. “Le Loup” avec son maillot de l’équipe de rugby d’Irlande vert, hurle à chaque abdo, à chaque altère, à chaque pompe. J’ai l’impression qu’il joue sa vie à en crever. Ancien joueur amateur de rugby au Sénégal, le trèfle irlandais lui aura porté chance. Il intégrera quelques semaines plus tard un club semi-pro grecque lorsqu’il arrivera à Athènes.

L’entrainement se finira sur une dizaine de sessions de plus de cinquante pompes au sol. Les mains dans le béton. Les bras en feu. La tempe qui fait exploser la tête. Personne ne tient sauf “Le Coach” et “Le Loup”. Les autres lâchent prise. Lâchent la tension de la session. Fou rire quand les muscles ne peuvent même plus les portés sur quelques centimètres pour se relever. Les nerfs lâchent. Rire. Rire de grands gamins. Comme une explosion de vie. Ils ont mal aux corps. La douleur physique est telle qu’elle dépasse celle dans la tête. Il en faut. Ils se sentent là, au sol, dans le béton, à rire. Ils sont là.

05.09.2020
Samos, Greece
© Jérôme Fourcade / Abisto

Using Format