Diary of an European Bunker - 19

Samos - Diary of an European Bunker


Cette terre si proche, synonyme de non retour. Un retour qui se fait chaque jour un peu plus impossible. Un retour qui, pour la plupart, ne se pense même plus. Chaque jour, on se dit qu’hier, c’était pas pour rien. On se dit qu’on n’a pas enduré tout ça pour que dalle. Qu’on n’est pas venu jusqu’ici pour revenir. La Turquie là. Juste là, à quelques centaines de mètres. On pourrait y aller à la nage. Mettre fin à cet enfer pour un bref moment. Se faire un petit allé retour. S’envoyer un pti’ Dürüm, se faire quelques Börek, se finir avec quelques verres de Rakı et jouer aux cartes jusqu’à pas d’heure en fumant des clopes dans un rade d’une ruelle sombre comme il n’en existe qu’en Turquie. Mais non. Ça vaudrait pas le coup. Non. Pas après tout ça. Pas après les vagues, les humiliations, les passeurs, la famille, les papiers, les mensonges. Pas après avoir été survivant. Pas après ces années. Les années ça compte. On les comptes ces années et elles sont longues. Stephane et Thierno sont là, sur ce putain de quai Grec avec comme seule vue, cette côte maudite. Le premier fait face. Il a encore la force. Il ne le sait pas encore, mais il partira quelques semaines plus tard, rejoindre le continent européen. Le second, fatigué, détourne le regard. Un regard lointain. Un regard qui durera deux ans. Ça serait l’autre côté. Ça serait l’Europe. C’est beau l’Europe. Ça donne l’espoir. Mais de ce côté. La Turquie. Une vue aussi belle que terrible qui te nargue et te rappelle chaque jour la douleur de ce que t’as voulu quitter. De ceux que tu as dû quitter. Qui te rappelle, chaque jour, un passé duquel tu veux te défaire. Qui te rappelle chaque jour que t’es un survivant et que t’as pas le droit de revenir en arrière. Pour tous ceux qui sont pas là. De ce côté. Ceux qui sont arrivés les pieds devant, dans des poches en plastique. T’es obligé d’avancer, de pas perdre espoir. T’es obligé de vivre. J’avance petit à petit sur cette histoire que j’ai commencé il y a maintenant 2 ans. Pas assez vite à mon goût. Plus le temps passe et plus les photos sont dures à regarder. Elles s’éloignent et parfois resurgissent brusquement dans un songe, dans un rêve. Il y a des histoires comme ça, qui touchent plus que d’autre, surtout quand on a l’impression qu’elles ne peuvent avoir aucune fin. On veut pas les arrêter de peur qu’elles disparaissent. Comme si y mettre un point final allait de pair avec les oublier. Ça avance, petit à petit. Samos, Greece.2019.© Jérôme Fourcade / Collectif Abisto

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