Diary of a European Bunker - 8

- Paka Djuma -

Il y a des lieux, comme ça, tu sais que si tu rentres dedans, tu vas finir tard, que la nuit va être très longue et qu’au petit matin tu ne sauras même plus comment tu t’appelles ou même plus vraiment où tu habites. Le Paka Djuma, de l’extérieur, il ne se voit pas. Une petite cabane en bois, des bâches de l’UNHCR le recouvrant, comme les milliers d’autres petites cabanes sur le camp de réfugié de Samos. Au milieu d’un champ de terre, la boue tenace sous les chaussures, les milliers d’ordures à quelques mètres, les gens qui urinent entre deux tentes, l’odeur insoutenable toujours là, les rats …. les rats s’engouffrant partout. Les milliers de petites ombres rapides et furtives dans la nuit. Le Paka Djuma c’est un bar planté là. Un bon bar ferraille sortie des entrailles de la terre il y a presque un an. Le saloon africain dans toute sa splendeur. De l’extérieur, il passe inaperçu, il est caché. Il faut connaître ou connaître quelqu’un. C’est la communauté congolaise, qui l’a construit et qui lui donné son nom. « Paka Djuma », le quartier oublié de la ville tentaculaire de Kinshasa en RDC. Un autre oublie dans ce monde. Un autre endroit où l’homme en est réduit à ses plus bas instinct. Où on le réduit au néant.

« Pour prendre le pouls de l’Afrique vas à Paka Djuma » me dit Joseph. « C’est de là que sort tout le bon comme le pire. C’est là que tu comprendra comment vie la majeur population de l’Afrique. Ici à Samos, dans notre Paka Djuma, c’est pareil »

Quand tu rentres, il fait chaud. Ça sent la testostérone à plein nez. Des guirlandes et boules disco alimentées en électricité chipée illégalement, éclairent la petite pièce. Des bancs construits à la hâte et quelques chaises mal équilibrées pour s’asseoir. Deux tables en plastique chargées de multiprises pour recharger son téléphone. Un sound system vieillissant crachant un Maître Gims grésillant, fierté de tout congolais. La fumée qui pique les yeux. Au mur des couvertures de survies dorées trouvées ça et là, viennent compléter l’ambiance déjà bien bling bling du lieu. Ici tout le monde vient. Quel que soit la couleur de peau, la confession, le pays d’origine, la langue. Paka Djuma rassemble les êtres humains et les aident peut-être à se souvenir. Se souvenir de vivre. Congolais, Sénégalais, Guinéen, Camerounais, Syrien, Afghan, Iranien, tout le monde vient. Fumer une clope, prendre une cannette, passer prendre des nouvelles d’un copain, régler sa note de la veille, connaître les dernières nouvelles dans le camp. S’embrouiller, se hurler dessus, déclencher une bagarre générale pour on ne sait plus vraiment quoi. Savoir qui a réussi à partir. Qui a échoué. Les nouveaux, les nouvelles. Parfois même des grecques passent boire un verre, viennent acheter un peu d’herbe. La vie. On a tous une bonne raison de passer à Paka Djuma.

Ce soir-là, Franck, un trentenaire du camp le dit bien ; « On est là Jérôme ! On est là ! » et le répète en boucle. Lui il est là depuis plus d’un an et demi. Dans le rade, il fait partie des plus « vieux » bloqués ici. À sa gauche un type qui a traversé la mer dans le même « Dingui » que lui. Les nouveaux les regardent avec respects. Ici, comme dans une prison, c’est le temps passé sur l’ile qui te fait être respecté par les autres. Fernand, passe la tête à travers l’ouverture cachée du rade. Il aperçoit ses amis. Fernand, il aime offrir, il est comme ça. Il commande au « gérant du soir ». Une « palette » complète arrivera sur la table. Vingt bières. Nous sommes trois. Ça ne sera que la première d’une longue série. Joseph, Thierno, nous rejoindrons. Puis d’autre. Au bout d’un moment j’ai perdu le fil.

« On est là Jérôme ! On est là »

21.03.2020
Vathi, Samos, Grèce
© Jérôme Fourcade / Collectif Abisto


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